En Ashtanga Yoga, le regard n’est jamais un détail : il oriente la posture, rassemble l’attention et apaise le mental. Dans la pratique, les yeux restent ouverts — mais ils apprennent à voir autrement. Le regard devient alors un chemin vers la plénitude, au même titre que le souffle et les bandha.
Le regard, chemin vers la plénitude
« Nava dṛṣṭi prāpti tataḥ » — « Ô yogin, ne pratique pas le Yoga sans dhṛṣṭi… »
Vāmana Ṛṣi, Yoga Korunta

Dans la pratique de l’Ashtanga Yoga, les yeux sont ouverts. C’est comme conduire : que l’on soit à vélo, à moto ou en voiture, on regarde la route dans la direction où l’on va — sinon, c’est l’accident.
Le yogin : à la fois le véhicule, le conducteur et le but
Le yogin est tout cela en même temps. Cette image, classique dans la pensée indienne, se retrouve aussi chez Platon ; elle désigne les différents plans de la conscience humaine :
« Le corps est comme un char, l’âme (ātman) en est le maître, l’intelligence (buddhi) en est le cocher, l’esprit (manas) joue le rôle des rênes ; quant aux chevaux, ce sont les sens (indriya) : le monde est leur carrière. »
Katha Upaniṣad 3.3
Le yogin est donc à la fois le moyen (sādhana), la discipline (le regard, la concentration) et le but : l’union au Soi, l’âme individuelle (jīvātman). Cette étincelle divine est présente en nous, comme un joyau caché dans la « caverne du cœur ». Sur la route sinueuse d’Iḍā et Piṅgalā, pour cette odyssée vers notre âme intérieure, nous devons garder les yeux ouverts, afin de ne pas tomber dans le précipice de māyā, l’illusion.
Le drishti, un mouvement donné aux fascias
Le drishti n’est pas seulement un point de regard : c’est aussi un moyen de concentration, une direction, un mouvement donné aux fascias — ce tissu conjonctif qui enveloppe nos muscles. Notre corps est un système d’éléments en interaction : nos muscles forment des chaînes, et toute action à un endroit de la chaîne a une répercussion immédiate à distance.
Le professeur Ph. Souchard, collaborateur de Mme Mézières, en donne un exemple frappant :
« Si nous supprimons un creux en tirant sur les muscles spinaux, un autre creux s’approfondit. Autrement dit, si nous tirons à une extrémité des grands muscles dorsaux, la tension se déplace et s’exprime de l’autre côté. »
Regarder ses pieds pour allonger le dos
C’est essentiel à comprendre pour toutes les postures de flexion. La chaîne musculaire des spinaux commence à la base du crâne et se prolonge jusqu’aux pieds. Pour allonger les muscles du dos, il faut donc regarder ses pieds (Pādayor Drishti) : sinon, les muscles entrent en résistance, et sans le contrôle abdominal, on se fait mal au bas du dos.
Je vous souhaite de redécouvrir la direction du regard, le bon sens musculaire, le bon rythme ; de retrouver l’harmonie avec vous-même, d’être dans le présent du cœur, du souffle et du corps.

Autrement dit, chère yoginī, cher yogin, avec un peu d’humour moderne : « Y a-t-il un pilote dans l’avion ? »
Om Shanti,
Jean-Claude Garnier
En résumé
Le Drishti aide le pratiquant à ne pas se perdre dans l’agitation extérieure. En posant le regard, la posture devient plus stable, le souffle plus lisible et la pratique plus méditative.