Māyā माया : On trouve ce terme dans les hymnes du Rig-Véda pour désigner un pouvoir cosmique ou magique. Le pouvoir divin de création qui produit l’illusion cosmique. l’illusion de la réalité, il représente le monde des apparences et de la forme qui voile la réalité absolue et permanente de l’être (Brahman). Sortir de l’illusion, c’est réaliser que le soi individuel (Ātman) et l’univers (Brahman) ne sont qu’UN.
- Le voile de l’illusion, fait croire à la séparation entre les êtres et le divin, créant la dualité du monde matériel.
Dans l’école de l’Advaïta Vedanta, la māyā occupe une place centrale. Elle est définie comme une puissance d’illusion inexplicable (Anirvacanīya) qui projette le monde matériel et masque la seule réalité absolue : le Brahman.
Voici comment ce concept fonctionne dans l’Advaita Vedanta et comment le Yoga intervient pour dissiper cette illusion.
Le rôle de la Māyā dans l’Advaïta Vedanta
Pour le philosophe Ādi Śaṅkara, le grand théoricien de l’Advaïta Vedanta, la māyā possède deux pouvoirs complémentaires qui agissent sur la conscience humaine :
- Āvaraṇa Śakti (Le pouvoir d’occultation) :Ce pouvoir voile la vérité de notre véritable nature divine (Atman, qui est identique à Brahman). C’est l’analogie de l’obscurité qui empêche de voir un objet clairement.
- Vikṣepa Śakti (Le pouvoir de projection) : En plus de cacher la réalité, la māyā projette une fausse réalité à sa place. C’est l’analogie classique de la corde et du serpent : dans la pénombre, non seulement vous ne voyez pas la corde (occultation), mais vous imaginez qu’il s’agit d’un serpent dangereux (projection).
- Le statut du monde :Le monde matériel n’est pas un néant absolu, mais il possède une réalité relative (vyāvahārika). Il disparaît lorsque survient la connaissance spirituelle pure (pāramārthika), de la même manière que le rêve s’évanouit au réveil.
La Māyā et le Yoga : L’outil de libération
Si l’Advaita Vedanta utilise la connaissance intellectuelle et contemplative (Jñana Yoga) pour percer le voile de la māyā, les différentes voies du Yoga sont les outils pratiques pour y parvenir. Le but ultime du Yoga est la libération (mokṣa), c’est-à-dire la destruction de l’illusion.
- La maîtrise du mental (Raja Yoga) :Selon Patañjali (l’auteur des Yogasūtrāṇi), la māyā s’enracine dans les fluctuations du mental. En calmant l’esprit à travers la méditation, le chercheur brise l’illusion de la dualité et atteint le Samādhi (l’état d’unité).
- L’action désintéressée (Karma Yoga) :En agissant sans attachement aux fruits de ses actions, l’individu purifie son cœur et détruit l’ego. L’ego étant la manifestation principale de la māyā chez l’être humain.
- La dévotion (Bhakti Yoga) :Dans cette approche, la māyā est vue comme la force créatrice de la divinité personnelle (Isvara). En se soumettant totalement par l’amour divin, le dévot demande et obtient de la Divinité qu’elle écarte elle-même son voile d’illusion.
En résumé, si l’Advaita Vedanta explique pourquoi nous sommes dans l’illusion, le Yoga fournit les méthodes pratiques pour expérimenter la réalité au-delà de cette illusion.
Dans la philosophie indienne, le Sāṃkhya est l’une des six écoles orthodoxes (Darśana). Contrairement à l’Advaita Vedanta qui est une philosophie non-duelle (tout est Un), le Sāṃkhya est une philosophie strictement dualiste.
Cette différence de perspective transforme radicalement la définition et le rôle de la Māyā. Dans le Sāṃkhya, le terme même de « Māyā » est rarement utilisé comme concept central ; il est remplacé et matérialisé par le concept de Prakṛti (la Nature primordiale ou la Matière).
Voici comment fonctionne ce système et comment la notion d’illusion s’y articule.
Le Dualisme du Sāṃkhya : Puruṣa et Prakṛti
Le Sāṃkhya explique l’univers entier par la relation entre deux réalités éternelles, indépendantes et incréées :
- Puruṣa (La Conscience Pure) : Il est le Soi, le témoin silencieux, immobile, conscient mais totalement inactif. Il y a une multitude de Puruṣa (un par être vivant).
- Prakṛti (La Nature Primordiale) : Elle est la matrice de tout le monde manifesté. Elle est inconsciente, mais dotée d’une immense force d’action et de transformation. C’est elle qui crée le corps, le mental, l’ego et les objets physiques.
La « Māyā » réinventée : L’illusion par la confusion
Dans l’Advaita Vedanta, la Māyā crée un monde qui est une illusion d’optique cosmique (le monde matériel n’existe pas réellement hors de Brahman).
Dans le Sāṃkhya, le monde matériel est absolument réel, mais l’illusion réside dans notre manque de discernement (Avivēka) :
- La séduction de la Prakṛti : La Prakṛti déploie son « jeu » de formes, de pensées et d’émotions.
- L’erreur d’identification : Le Puruṣa (notre conscience vraie), en observant le mental et le corps créés par la Prakṛti, fait l’erreur de croire qu’il est ce corps et ce mental.
- L’analogie du miroir : Si vous placez une rose rouge devant un cristal transparent, le cristal semble devenir rouge. Le cristal (Puruṣa) souffre de croire qu’il est rouge, alors que la couleur appartient uniquement à la rose (Prakṛti).
L’illusion (l’équivalent de la Māyā) n’est donc pas la non-existence du monde, mais le fait que la Conscience s’identifie à la Matière, ce qui engendre la souffrance humaine.
Les trois forces (Guṇas) de la Prakṛti
Là où l’Advaita parle des pouvoirs d’occultation et de projection de la Māyā, le Sāṃkhya explique que la Prakṛti agit à travers trois qualités ou composants fondamentaux, appelés les Guṇas :
- Sattva : La pureté, la lumière, la clarté et l’intelligence.
- Rajas : L’action, la passion, le mouvement et le désir.
- Tamas : L’inertie, l’obscurité, l’ignorance et la lourdeur (qui correspond exactement au pouvoir d’occultation de la Māyā).
Lorsque la Prakṛti est manifestée, ces trois forces sont en déséquilibre constant, créant la diversité et le mouvement du monde qui captivent notre attention et nous coupent de notre vraie nature.
Le but ultime : Kaivalya (L’isolement)
Alors que dans le Vedanta, le but est la fusion (l’Atman réalise qu’il est le Brahman), dans le Sāṃkhya, le but est la séparation.
Par la discrimination intellectuelle profonde (Viveka), la conscience comprend enfin : « Je ne suis pas ce corps, je ne suis pas ces pensées, je suis le témoin pur ». Une fois que le Puruṣa a compris le jeu de la Prakṛti, celle-ci cesse de manifester son illusion pour lui (comme une danseuse qui quitte la scène une fois que le spectateur a compris le spectacle). Le Puruṣa atteint alors le Kaivalya, l’émancipation ou l’isolement total de la matière.
Le Sāṃkhya est la base théorique sur laquelle repose la pratique du Yoga de Patañjali.