En sanskrit, rāga (राग) vient de la racine verbale rañj, qui signifie « colorer », « teindre » ou « rougir ». Par extension, le mot rāga désigne l’attirance, le désir ou la passion. Il désigne étymologiquement ce qui « colore l’esprit » d’une émotion ou d’une teinte psychologique.
Le terme possède deux sens principaux selon le contexte philosophique ou artistique :
Sens musical
- Un cadre mélodique de la musique classique indienne (qu’elle soit hindoustanie ou carnatique).
- Une suite spécifique de notes (svaras) et de règles d’ascendance et de descendance, conçue pour éveiller une émotion ou une ambiance précise chez l’auditeur.
Sens philosophique et spirituel
- Le désir, la passion, l’attachement ou la cupidité.
- Dans le yoga et la philosophie, c’est l’un des cinq kleshas (les obstacles ou poisons de l’esprit) qui lient l’être humain à la souffrance et au monde illusoire (au contraire de vairāgya, le détachement).
Dans la musique classique indienne, chaque rāga est lié à un sentiment, un rasa (une émotion), une saison et une heure du jour. On compte traditionnellement neuf rasas (Navarasa).
Les neuf rasas (नवरस) représentent les neuf saveurs, émotions ou états esthétiques essentiels qui régissent les arts du spectacle traditionnels indiens, tels que la danse, le théâtre et la musique. Théorisés pour la première fois par le sage Bharata Muni dans le Nāṭyaśāstra (le traité antique du théâtre et de la dramaturgie), ils décrivent comment une œuvre d’art colore l’esprit du spectateur.
Voici la liste des neuf rasas, chacun associé à son émotion fondamentale (bhāva) :
- Shringara (शृंगार) : L’amour, l’érotisme et la beauté. C’est le roi des rasas, lié au sentiment de l’attrait romantique ou de la dévotion spirituelle (bhakti).
- Hasya (हास्य) : Le comique, l’humour et la joie. Il s’exprime par le rire ou le sourire face à la satire et aux situations cocasses.
- Karuna (करुण) : La compassion, la tristesse et le chagrin. Il naît de la pitié, de la séparation d’avec un être cher ou du désespoir.
- Raudra (रौद्र) : La colère, la fureur et l’indignation. Ce rasa est souvent lié à la vengeance, à l’injustice ou à la destruction.
- Veera (वीर) : L’héroïsme, le courage et la bravoure. Il représente la force d’âme, la fierté noble et la détermination face aux obstacles.
- Bhayanaka (भयानक) : La terreur, la peur et l’anxiété. Il est provoqué par le danger, le mystère ou la confrontation avec des forces supérieures.
- Bibhatsa (बीभत्सु) : Le dégoût, l’aversion et la répulsion. Il est suscité par la laideur, la vulgarité ou des éléments macabres.
- Adbhuta (अद्भुत) : L’émerveillement, la surprise et la curiosité. Il naît de la confrontation avec le divin, le magique ou l’extraordinaire.
- Shanta (शान्त) : La paix, la sérénité et la tranquillité. Ce neuvième rasa, ajouté plus tardivement par le philosophe Abhinavagupta, représente l’état d’éveil spirituel et de détachement absolu.
Dans le sens philosophique et spirituel, le rasa n’est plus seulement une émotion artistique, mais l’essence même de la Conscience divine et l’expérience de la félicité spirituelle absolue (Ānanda). Dans les textes sacrés de l’Inde, la saveur esthétique se transforme en saveur mystique.
1. L’essence du Divin (Les Upanishads)
Le texte sacré de la Taittirīya Upaniṣad contient la célèbre formule : « Raso vai sah » (रसो वै सः), qui signifie littéralement « Le Divin (Brahman) est Rasa ».
Le texte sacré de la Taittirīya Upaniṣad contient la célèbre formule : « Raso vai sah » (रसो वै सः), qui signifie littéralement « Le Divin (Brahman) est Rasa ».
2. La dévotion amoureuse (Le Bhakti Yoga)
Dans les mouvements de la Bhakti (notamment le Vishnuïsme/Vaishnavisme), le rasa devient le moyen suprême de se lier au Divin. L’adorateur ne cherche pas à fusionner de manière abstraite avec Dieu, mais à entretenir une relation vivante et savoureuse avec lui. Les neuf émotions artistiques sont alors transmutées en cinq rasas dévotionnels :
Dans les mouvements de la Bhakti (notamment le Vishnuïsme/Vaishnavisme), le rasa devient le moyen suprême de se lier au Divin. L’adorateur ne cherche pas à fusionner de manière abstraite avec Dieu, mais à entretenir une relation vivante et savoureuse avec lui. Les neuf émotions artistiques sont alors transmutées en cinq rasas dévotionnels :
- Shanta Rasa : La dévotion paisible, passive et respectueuse.
- Dasya Rasa : L’attitude du serviteur dévoué.
- Sakhya Rasa : L’amour de l’amitié pure et de la camaraderie.
- Vatsalya Rasa : L’amour parental et protecteur.
- Madhura Rasa : L’amour conjugal, extatique et érotico-spirituel. C’est le rasa le plus élevé, où l’âme humaine aspire à l’union totale avec le Bien-aimé divin.
3. La libération par l’art (Le Tantrisme et le Shivaïsme du Cachemire)
Le grand philosophe Abhinavagupta a démontré que l’expérience d’un rasa au théâtre ou dans la musique est une forme de méditation spirituelle.
Le grand philosophe Abhinavagupta a démontré que l’expérience d’un rasa au théâtre ou dans la musique est une forme de méditation spirituelle.
- Lorsque vous êtes pleinement absorbé par une œuvre d’art, votre ego s’efface temporairement.
- Cette suspension du « Moi » quotidien permet de goûter au Shanta Rasa (la paix absolue), qui est un avant-goût de la libération spirituelle (Moksha). L’art devient un yoga, une passerelle directe vers le sacré.